La Toulouse Business School (TBS) lance un nouveau master spécialisé en partenariat avec Ekito.

Comment enseigner un sujet en expliquant que ce savoir comporte une part d’incertitude ? Et pourra-t-on dans la foulée demander à ce que les devoirs rendus restent dans l’approximation ?

C’est tout le bien que je souhaite au nouveau master que lancent la TBS et Ekito. Cette initiative n’est pas la première et nous espérons qu’il y en aura bien d’autres ! L’innovation se présentant comme le dernier rempart devant l’atrophie de l’économie des marchés classiques, il est urgent de former le plus grand nombre à la nouvelle donne.

Cette profusion et son importance m’incitent cependant à me demander si ces apprentissages sauront réellement s’adapter aux spécificités liées à l’innovation, car celle-ci incarne avant tout l’incertitude, celle en particulier qui se moque des reportings trimestriels et se pavane en portant haut les couleurs de la fraicheur, de l’aventure et de la découverte.

Malheureusement celle-ci se déplume vite devant les pourfendeurs cartésiens de l’indétermination. Ces chantres du planning et de la finition ne feront qu’une bouchée de ceux qui restent modestes devant la beauté créatrice du chaos. Face au regard assuré et sous les injonctions du verbe péremptoire, quelle crédibilité aura un sachant qui explique que son savoir est aléatoire, dépendant des situations et des aléas ? Quel nimbe pourra se dégager d’un pédagogue qui invite à ne pas trop approfondir? Quel spécialiste de la holistique pourra asseoir sa crédibilité en restant droit dans ses bottes à la surface des disciplines ?

Douteriez-vous de mes paroles ? Pourtant je serai le premier à jeter aux oubliettes les CRM divers et multiples avec leurs dédales propres à perdre un thésard; le business plan ne mérite qu’un autodafé pour réchauffer les garages en pleine ébullition ; le modèle économique s’asservira à la valeur client ; et les feuilles de planning loin de plomber la portance de nos idées seront rédigées à la plume de manière à garder souplesse et légèreté.

Mais sortons de ma modeste expérience. Le Lean, parangon même de l’innovation, ne se présente-t-il pas comme une invitation à rendre un travail incomplet? Le bestseller « Rework[1] », n’est-il pas un pamphlet contre la morale entrepreneuriale ? Un business angel n’est-il pas contraint de fier aux probabilités ? L’aventure même de la startup n’est-elle pas avant tout une péripétie dans l’inconscience, l’improbable et l’irraisonnable ? Une invitation à rêver en somme !

Mais je doute que les sages étudiants se trouvent invités dès la première leçon du matin à rêvasser et dessiner ! Ces héros modernes ne le supporteraient pas, se sentant floués et surtout dépouillés à moindre frais ! Ils exigeraient alors qu’on leur donne des « clés », une règle et un compas qui leur donneront le chemin à suivre. On leur rappellera alors que c’est à eux de la forger la clé, et qu’il faut au final plus de rigueur que de rêve ; on les invitera à ne pas confondre rêvasser, avec poursuivre un rêve bien précis. Réalité bien ardue contre laquelle viendra se fracasser les images d’Epinal, conférant baby-foot, programmation dans un pouf et millions à gogo.

L’exercice est donc difficile et propre à former des déçus. Il l’est d’autant plus avec l’héritage scolaire que nous connaissons, plus enclin à récompenser la discipline du chemin bien suivi que l’exploration de nouvelles voies buissonnières.

Il s’avère néanmoins indispensable et telle les startups, de nombreux cursus se trouveront portés par les mêmes forces, les menant soit dans une impasse, soit vers des voies plus conventionnelles avec comme seule innovation leur titre, ou, immanquablement avec suffisamment d’itérations, vers des approches novatrices et propres à fortement augmenter les probabilités de réussite.

Il est plus facile de défendre les bocagères de l’esprit que le territoire tracé par le périmètre de notre vision, d’autant plus que d’y maintenir le regard implique parfois de marcher dans la fange. On le leur reprochera avec l’immédiateté des réseaux sociaux, sans donner au temps les moyens d’articuler son œuvre ; on se gaussera de leur mauvais pari bien rangé sous l’abri d’une cloche étriquée. Mais les aventuriers de l’entreprenariat sont indispensables tous comme les soutiens académiques de tous bords, et notamment ceux capable de s’accommoder d’une part d’indétermination.

Contacté à ce sujet, Guillaume Cerquant d’Ekito a su rassurer mes interrogations existentialistes en la matière en faisant écho à mes propres convictions. Il y était question d’interaction avec le terrain pour être en lien direct avec le besoin réel ; de la pratique de l’hypothèse pour garder l’esprit ouvert ; de pragmatisme éclairé ; de mise en perspective des enseignements classiques par rapport aux impératifs entrepreneuriaux.

Je souhaite donc à ce nouveau programme des intervenants pétris dans le doute, des savants pas trop sachant, des itérations itinérantes, des esquisses sur canevas, des cadres dépassés et surtout, beaucoup de réussite !

Pour toute contribution, réclamation ou souhait d’approfondir, vous pouvez me contacter à l’adresse suivante : philippe.cartau@cirrusim.com

 

Philippe Cartau est le fondateur de Cirrus IM, cabinet de conseil et d’accompagnement dans la commercialisation de l’innovation.

 

[1] Rework de Jason Fried & Heinemeier Hansson

Crédit photo : Wikipédia, Principe d’Incertitude